BOB

 

Nouvelle littérraire écrite par Véronique FRICOT en 2006

"C'est une histoire inspirée d'un fait réel. La fin est plus heureuse en vrai: des bénévoles d'une spa l'ont pris en cachette...il finira sa vie adopté.

Mais il fallait que j'écrive pour décrire que de nombreux chiens vivent cela dans l'indifférence (quand ce n'est pas dans la maltraitance)..."VF

 

Je m’appelle Bob, en tout cas je crois, car il y a bien longtemps que mon maître ne m’a tout simplement pas appelé. Je pourrais me prénommer aussi bien « tiens mange » ou « pousse toi ». Ce sont les expressions les plus courantes que mon maître utilise quand il s’adresse à moi. Je vis seul sur un immense terrain perdu au fond d’une campagne du centre de la France, où seuls les oiseaux me tiennent compagnie. Il est vrai que je ne suis pas attaché, je suis « Libre » certes, mais je ne vois jamais mon maître qui se rend sur les lieux une fois par semaine pour remplir ma gamelle de croquettes, mon seau d’eau qui pourrait se renverser d’ailleurs, et s’en retourne à ses occupations que je suppose nombreuses.

 

Je ne sais plus depuis combien de temps je suis là, tout seul, sans câlin, sans compagnon de jeu, sans maître pour me disputer quand je fais une bêtise, ou pour me rassurer quand le tonner gronde au dessus de ma tête, quand les éclairs m’effraient et que le bruit terrifiant de la foudre me pousse alors à me réfugier au fond d’une grande niche, bien trop grande pour moi tout seul, et sans maître que je pourrais protéger à mon tour, car c’est mon devoir et mon travail. Je deviens trop vieux, et quand je fais le tour de ma triste vie, je n’ai pas fait grand chose, à part manger de pas très bon appétit, faire le tour de mon terrain dans l’espoir de trouver un compagnon de jeu ou un quelconque importun qui n’aurait rien à faire sur mon territoire et je me réjouirais enfin d’exercer mon travail !

 

 

Non, personne, rien, seul. Mes rhumatismes commencent à me faire mal à force de rester couché à même le sol, sur l’herbe fraîche et humide en plein hiver, près du portail les yeux tournés en direction du chemin d’où mon maître repart chaque fois, toutes les fois, sans se retourner, ne serait ce que pour me dire au revoir, ou, je n’y crois plus, me lancer :  « Allez, viens ! »

 

C’est l’été en ce moment, il fait chaud, mon cœur bat violemment dans ma poitrine, il me fait mal parfois. Je suis peut-être cardiaque, tout le monde s’en fout. J’ai chaud, la canicule fait fondre l’eau de ma gamelle, je dois faire attention de ne pas tout boire avant l’arrivée de mon maître, si toutefois il ne m’a pas oublié. J’ai de plus en plus mal à mon arrière-train, ce doit être la vieillesse. Parfois je mets longtemps avant de parvenir à me mettre sur mes quatre pattes, et souvent quand je me promène pour chasser le temps, j’ai tendance à vaciller et ça me fait souvent tomber de ma hauteur et je hurle de douleur, mais ça ne fait pas venir mon maître. On dit qu’un chien sait quand son maître ne va pas bien, mais apparemment ça ne vaut pas pour l’inverse…

 

Je sais que je ne dois pas me plaindre, certains de mes congénères passent leur temps attachés à seulement deux mètres de corde qui s’entoure continuellement autour de l’arbre, loin d’une gamelle d’eau, sans ombre, ou d’autres qui croupissent dans une cave, souvent battus, et seuls eux aussi. Mais nous aimons nos maîtres et nous leur devons notre vie, nous leur vouons notre vie, nous leur sommes soumis car nous les aimons par dessus tout, et si l’envie leur prend de nous battre, c’est que nous avons mérité notre punition. Et quoiqu’ils fassent, nous les respecterons toujours. Nous existons que par eux et pour eux. Nous n’avons qu’un seul maître dans notre vie, qu’il soit bon ou moins bon, c’est notre maître et nous l’aimons. 

Mais je me demande combien de temps encore je vais rester dans ce champs à attendre je ne sais quoi, je ne sais qui ?

Je me sens si seul…

Soudain, j’entends du bruit, le bruit ! le bruit du moteur de la voiture de mon maître ! Hourra, le voilà ! Ce fut tellement long depuis sa dernière venue. Je ne sais pas calculer le temps, mais le temps est trop long quand on est seul. Je commence à remuer la queue tellement je suis heureux. Même s’il ne me caresse pas aujourd’hui, comme à l’habitude, je suis quand même heureux. Nous les chiens, il nous en faut peu.

 

            Et j’ai toujours cet espoir fou que cette fois sera la bonne, qu’il va me dire le mot magique : « Viens ! » mais je doute aussi à chaque fois. Il sort de sa voiture, ouvre le portail de mon enfer, et se dirige vers moi, d’un air habituel, froid et distant. Je cours au devant de lui, comme je peux avec mes problèmes de hanches, mais déjà il est indifférent. Aucune caresse, aucun regard, aucune parole. Mais pourquoi vient-il ? Quelle question, idiot ! s’il ne venait pas, tu serais fichu , tu crèverais !

 

            Je le suis de près, je l’observe afin de ne pas manquer une tendresse s’il voulait m’en faire, je reste près de lui, ce sont mes câlins à moi, juste sa présence… Il remplit mon seau d’eau qui était vide depuis ce matin, je vais pouvoir me désaltérer enfin, il a fait tellement chaud aujourd’hui, j’ai la gorge sèche. Mais mon maître a dû avoir des empêchements pour ne pas être venu plus tôt. Et il sort quelques croquettes d’un gros sac, qu’il verse dans ma gamelle. Même si j’ai du mal à les croquer, car j’ai du tartre plein les dents et j’ai donc mal aux gencives, je les apprécie quand même. Hé oui, je dois avoir environ quinze ans, j’ai entendu mon maître le dire à un voisin un jour.

 

Quelle vie quand même ! j’ai du être seul pendant tellement longtemps. Lorsque j’étais plus jeune, j’aurais voulu m’enfuir, m’évader, mais pour aller où ? suivre une copine en chaleur, un copain qui m’agaçait derrière mon enclos, un chat qui me narguait de l’autre côté du grillage ? c’est suivre mon maître qui m’importait plus que tout !

Mais il n’a jamais voulu de moi, et maintenant je sens que la vie sort progressivement de moi. La flamme de l’envie de vivre et le souffle de l’existence me quittent aussi peu à peu.

 

Je suis de plus en plus fatigué, j’ai mal au cœur, ma poitrine me brûle et j’ai du mal à respirer surtout par cette forte chaleur. J’ai mal aux reins, je me sens si seul…

Je suis de moins en moins triste quand mon maître me quitte, et de moins en moins heureux lorsqu’il revient. Je sens que je deviens comme lassé de la vie. Je voudrais qu’elle cesse…

 

Tout m’indiffère maintenant. Je voudrais m’endormir, me laisser aller, et rejoindre lentement le paradis des chiens s’il existe. Je le conçois comme un grand jardin autour d’une maison, avec plein de compagnons différents, une multitude d’enfants, et j’aperçois mon maître rentrant de son travail, il court vers moi le sourire aux lèvres, heureux et impatient de me retrouver, il m’appelle par mon nom « Bob, allez viens mon chien ! » et tend sa main sur ma tête pour me faire une caresse. Je réponds joyeusement à son appel, je cours vers lui, et je lui saute après. Il m’emmène en ballade et au retour, nous rentrons tous les deux ensemble à la maison. Je rejoins mon panier dans le salon, et je fais un somme pour la nuit, bien au chaud, après mon repas du soir qui fut une grosse gamelle de pâtes et de viande ! Mmunh !!!!

 

Je suis bien dans mon panier, sur une bonne couverture moelleuse et douillette pour mes hanches. Je commence à m’endormir, à plonger dans mes rêves de chien heureux. Je m’endors, je fais un somme, je m’apaise, je suis bien, est-ce la vie qui s’en va de moi, au loin, comme mon maître lorsqu’il me quitte… 

Je l’entends me parler, c’est si agréable… :  « Bob ! réveille toi, allez Bob ! Je suis pas venu dans ce coin pourri de campagne pour te donner à manger, alors arrête de faire encore le con ! que je ne sois pas venu pour rien ! ha ! sale chien, crève va ! ça me fera des vacances »…

 

Le chien s’endormit profondément cette fois, mais il ne se réveilla plus, la vie l’avait quitté, comme son maître l’avait quitté, abandonné, depuis tant d’années…

 

 

Il rejoignit le paradis des chiens…

 

 Ecrit en 2006 par

Véronique FRICOT